Chez Walter Hill, l'Amérique s'affirme toujours comme une terre de paradoxes et de violence. Même dans ses films les plus 'grand public', son discours souffle le chaud et le froid sur les U.S.A. Cependant, même s'il en reconnaît les défauts avec des films montrant les travers de la société américaine de façon critique et affutée, son discours est souvent emprunt d'une grande tendresse pour the 'Land of the Free'...
Les Guerriers de la Nuit (The Warriors - 1979)
Les Guerriers de la Nuit est symptomatique de cette règle du cinéma de Walter Hill : sous les fondations de la grande métropole vivent des marginaux, des animaux de nuit qui promettent la mort et la destruction, et prennent possession de l’espace urbain. L’analogie avec les rats est clairement affichée par le réalisateur, qui, au détour d'un plan habile, place ses personnages sur la même échelle à l’image qu’un gros rat. Le constat est implacable : la société US est réduite à ses instincts primitifs, à l'état de 'nuisible'.
Parallèlement, et comme il aime profondément les U.S.A (au moins autant qu'il les déteste), Hill dresse avec Les Guerriers de la Nuit une vision identitaire de l'Amérique qui tire sa source de ses origines. Les bandes du film (Warriors, Gramercy Riffs, Baseball Furies, etc) ont certes des noms évocateurs, des apparats singuliers et des comportements grégaires, mais surtout, ils composent des formations tribales qui rappellent judicieusement les tribus indiennes. L'Amérique opère une régression vers les mœurs primitives qui ont fondé le pays : la modernité ne fait que dissimuler vainement la nature profonde d’un pays aux penchants agressifs et conflictuels, qui s’est construit dans la violence et sur les bases malsaines de la captation de territoires.
Et si la trame narrative du film est sommaire, c'est que l'on n'est finalement pas loin du western, et le récit se trouve transfiguré par sa construction graphique. Hill se souvient des leçons de Sam Peckinpah, et l'usage des ralentis lors des combats inscrit cette violence dans un espace-temps figé. Presque en opposition avec ces ralentis, l'emploi de panoramiques filés ultra rapides se chargent d’entretenir l'urgence des situations. Hill excelle également dans l’appropriation de la géographie urbaine et utilise des cadres larges, qui aménagent de grands espaces vides desquels peut à tout moment surgir le danger. De même qu'au moyen d’avant-plans constitués de façades, de poutrelles, d'échafaudages ou de constructions diverses, il réussit à inscrire le parcours des Warriors dans un véritable labyrinthe urbain aux perspectives de fuite nombreuses, ce qui est évidemment un pourvoyeur de sensations intenses.
48 Hrs. (1982)
Prototypant les 20 années à venir de 'buddy movie' testostéroné et séminalement ironique, et mettant le pied à l'étrier à l'un des gardiens les plus hâlés du box office 80's, le sixième long-métrage de Walter Hill propose donc une sorte de passerelle entre le film de mecs un peu réac et ceux découlant de l'avalanche d'humour politiquement incorrect que distille désormais le petit écran américain via le Saturday Night Live. Et quand on n'y réfléchit, il n'y avait que Walter Hill pour créer cette passerelle, pour les raisons d'amour vachard qui le lie aux USA exposées en avant-propos.
Le résultat fonctionne bien, à plein régime même, vannes et bastos fusant à heures précises, et les deux caractères s'avèrant vite attachants (le black priapique et sapé face à l'ours mal léché mais réglo). Le tout supporte même davantage les ans que des productions ultérieures (genre "Le Flic de Beverlly Hills"), San Francisco ayant une classe certaine et le réal bourru évitant les poncifs pourtant contagieux de l'époque, tels que la représentation d'une jeunesse new-wave ou de bad boys punkoïdes, souvent ridicule.
Au final, 48 Heures, par sa sécheresse héritée du western et le côté lapidaire de son propos (un flic et un truand doivent coinçer un copkiller), fait l'économie de bien des prises à charge et constitue encore aujourd'hui une séance de rattrapage pour le moins efficace.
Double Détente (Red Heat - 1988)
Film d'action bien bourrin avec beaucoup d'humour, Double Détente oppose de façon manichéenne deux mondes soi-disant opposés (l'URSS et le communisme / les Etats Unis et le capitalisme) à travers ses deux personnages interprétés par Schwarzie et James Belushi.
Assez symptomatique de la relation d'amour vachard que Walter Hill entretient avec son pays (en tournant quand même les 20 premières minutes de son métrage intégralement en russe dans le texte), "Double Détente" multiplie les moments de bravoure assez brutaux pour enchainer naturellement avec de bonnes scènes d'action, plus traditionnelles mais très spectaculaires, et délivre, au final, un 'message de paix universelle pour beaufs' par la bouche de Jim Belushi :
"Nous ne sommes pas des hommes politiques, nous sommes flics et rien ne nous empêche d'être amis"
Bref, le film ne sait jamais trop sur quel pied danser, mais finalement on s'en fout, on passe un très bon moment, on se laisse porter par cette ambiance virile comme seul sait les imposer Walter Hill, et on en vient à penser, au final, que ce film était quand même un putain de chef d'oeuvre.
Note : il est à noter que certaines vannes de Double Détente sont magnifiées par une version française approximative : quand le personnage de Schwarzie se présente à l'hôtel, il s'annonce en prononçant son nom "Danko", ce à quoi le réceptionniste répond "la balayette". Il faut le voir pour le croire...