La Chair et le Sang (Paul Verhoeven - 1985)
Par Tonton BDM le lundi, juillet 2 2007, 23:26 - Critiques - Lien permanent
La Chair et le Sang est une fable ambiguë et très cruelle -comme à l'accoutumée chez Paul Verheoeven- qui propose avec une audace incroyable un lyrisme barbare, un épique dégueu et SM, mis au service d'une fresque documentée et assez bluffante. Comme à son habitude de l'époque, Rutger Hauer écrase un peu tout le monde par sa stature, mais trouve en la presque naissante Jennifer Jason Leigh une partenaire de choix, qu'il retrouvera vite dans l'aussi cruel et trouble Hitcher, l'année suivante.
Magnétique et symbolique à la fois, le film parvient à faire fi de tout manichéisme au point de le porter presque (ne serait cette distance due à l'héroïc fantasy) à une forme de feel-bad-movie, ces titres sans issue morale possible. Bruit, fureur, viols, sévices hystériques et bubons pestiferés sont le quotidien de ces minutes baroques et illuminées, les 45 dernières trouvant même le moyen de gagner encore en force tragique et mythologique, grace à un duel final trouble et plein de duplicité, portant l'affaire davantage aux confins subtils d'un Blade Runner (on y retrouve d'ailleurs la trouble et magnétique paire Rutger Hauer/Brion James) plutôt qu'aux flancs musculeusement ésotériques de tous les 'Conan' du monde.
Réalisme, mysticisme et Histoire
La chair et le sang est un film d’aventures ; mais il s’agit également d’une description authentique du début du XVIème siècle. Les auteurs, Gerard Soeteman et Paul Verhoeven, mettaient un point d’honneur à être rigoureux en ce qui concernait la véracité historique :
« Nous avons effectué une recherche historique très poussée. Nous nous sommes inspirés de toute la documentation que nous avions amassée sur cette époque : livres, croquis, dessins, peintures. (…) Cela nous a permis de nous imprégner de l’histoire sans déborder de la réalité historique. Par exemple, le fait de découper le chien mort et de le jeter par dessus le mur du château, était monnaie courante au Moyen-Âge. Si les assaillants d’une cité ne pouvaient la prendre de front, ils utilisaient cette tactique : trouver un certain nombre d’animaux morts, si possible contaminés par la peste, et les balancer dans l’enceinte de la ville pour qu’une épidémie se déclenche. Ainsi la ville se rendait. C’était une guerre bactériologique. C’est un concept étonnant, car on croit que la terreur est née avec notre siècle. »
Et au coeur de La chair et le sang, il y a cette époque ; le XVIème siècle, qui devient quasiment un personnage, peut être le personnage principal de cette fresque barbare. Epoque troublée, époque trouble, le XVIème siècle représente à lui-seul tous les paradoxes et les enjeux de Verhoeven le cinéaste. Epoque coincée entre le moyen age le plus barbare et l’époque de la Renaissance, représentant le progrès. Une époque coincée entre les instincts les plus bestiaux et la tentation de s’élever intellectuellement... Comme le déclarera Verhoeven lui-même à la sortie du film :
« Il y a un personnage dans le film appelé Stephen, le fils du conquérant Arnolfini, que l’on peut considérer comme un savant moderne. Le film se situe en 1501 et c’est justement l’époque à laquelle l’obscur Moyen-Âge disparaît peu à peu alors que commence à percer la clarté de la Renaissance. Stephen est le prototype de l’homme dont le corps est encore, en partie, plongé dans le Moyen-Âge mais qui perçoit la lumière de la science et d’autres nouveautés qui existent, bien sûr, à l’heure actuelle. Il s’agit d’un homme de la Renaissance. »
Au XVIème siècle donc, un souverain déchu essaie de récupérer son royaume volé quelques années plus tôt avec l’aide de mercenaires, pillards à leurs heures perdues, prêts à tout pour une poignée de pièces d’or et la promesse de pouvoir ‘jouir’ de ce nouveau territoire un jour durant. Ces parias de l’État abusent de leur privilège d’occupants en saccageant tout sur leur passage et sont chassés, à grand renfort de canons, par leur employeur. Désoeuvrés et sans foyer, ils se réfugient dans une ferme abandonnée où ils aident une des leurs à mettre au monde un enfant mort-né. Craignant cette mort comme un mauvais présage, ils enterrent le bébé et découvrent dans la boue fraîchement remuée une statue en bois grossier de St Martin. Cet apôtre égaré qui n’a que le pouvoir que l’on veut bien lui conférer devient leur guide et leur Dieu. Les mercenaires interprètent alors ce ‘signe’ et élisent à leur tête un nouveau ‘chef’, le très vicieux Martin (Rutger Hauer). Ces soldats errants, animés de peu de croyance vont semer la mort et la désolation sur leur passage, persuadés d’avoir été floués d’une terre plus accueillante. Arrivés malencontreusement sur les terres d’un riche propriétaire, après avoir attaqué un convoi royal et faite prisonnière une charmante princesse, les manants s’emparent facilement du château de celui-ci et y élisent domicile. Assaillie de toutes parts par les menaces de plus en plus précises de ses ravisseurs, la pure princesse décide de jouer le jeu en charmant le plus fou d’entre eux, mais aussi le plus intelligent, Martin. Au milieu des catins servant de compagnes à tout faire aux hors-la-loi, en proie aux railleries des femmes et aux infamies des hommes, sa ruse de départ va vite se transformer en véritable admiration perverse pour cet homme. Moins sauvage que les autres, il est le véritable dieu des malfrats ; le seul véritablement dangereux de la bande avec le prêtre défroqué qui les accompagne. Dés lors, orchestrées de main de maître par ces psychopathes, les violences vont se succéder jusqu’à un paroxysme proche du jugement dernier. Personne ne sortira vivant de cette épopée, en dehors de la princesse (du moins ce qu’il en reste) et de Martin, qui, tel un mauvais génie indestructible, se tire du château en flammes par la cheminée, comme un père Noël de l’enfer qui n’apporterait que destruction sur son passage. Echappant au bûcher, il s’éloigne dans le brouillard après avoir une dernière fois contemplé celle qui a fait sortir un tant soit peu d’humanité de son cerveau dévasté. Porteur d’une peste terrible, car il symbolise les cendres encore chaudes du mal qui, tant qu’il survit, peut faire proliférer son espèce.
« L’horreur, l’horreur ! »
Tout le monde se souvient de la dernière phrase prononcée par Martin Sheen à la fin d’Apocalypse Now. Citation pour film mystique. Cette référence, loin d’être gratuite, est certainement celle qui résume le mieux La chair et le sang de Paul Verhoeven. Démentiel semble être le dénominateur commun aux deux films. Une même ‘facture’, un élan visionnaire similaire, une même folie maîtrisée, une évolution du scénario en tous points semblable dans son aboutissement ou son non aboutissement… Une volonté des deux hommes de mener à bien un vieux rêve en gestation. A priori, tout est comparable dans ces œuvres, si ce n’est une histoire totalement différente. On est loin du conte de fées, loin de tout, et en même temps, proche de l’essentiel. Le scénario, évitant tout manichéisme, nous plonge dans un univers empli d’effroi pour nous prouver que s’il y a eu un réel chaos sur notre terre, c’était il y a bien longtemps et que les craintes d’un futur pire on peu de chances de se réaliser.
L’homme a toujours cherché un moyen de se perdre et n’a pas fini de nous étonner. Le message est clair ; le mal est plus palpable que le bien mais les deux sont si étroitement liés qu’on peut les confondre.
« Vous savez, Nietzsche s’est largement exprimé sur ce sujet dans Par delà le bien et le mal, mais, en fait, il n’y a pas de bien et de mal. Ce n’est qu’une perspective philosophique et, si l’on en change, la frontière entre le bien et le mal n’est plus la même. (…) J’ai commencé ma carrière en Hollande en réalisant un documentaire sur Mussert, le leader du nazisme allemand en Hollande durant la guerre. Ce documentaire a été extrêmement controversé parce que là où le public s’attendait à ce que je sois très subjectif, j’ai au contraire conservé un ton définitivement neutre. Je n’ai pas dit qu’il s’agissait d’un chic type, j’ai simplement permis de visualiser ce que nous savions de lui, d’où il provenait, ce qu’était son idéologie et pourquoi il en était arrivé à de telles conviction extrémistes. Je n’avais pas à faire de commentaires, c’est à chacun de faire son jugement. De toute façon, on ne devient pas collaborateur d’Hitler par hasard ! »
Les gentils de l’histoire périssent dans des conditions atroces (peste, membres arrachés, torture…) qu’ils n’ont pas méritées ; quant aux méchants, leur fin non moins violente est, elle, au moins, attendue sans espoir de rédemption. Ce très curieux mélange où seul le personnage de Martin semble détenir la vérité ; étonnant symbole où le prêtre se flagelle en s’insultant avant d’être crucifié par le saint qu’il prie ; inquiétante similitude entre ce nom porté par Rutger Hauer , qui personnifie le mal à l’état pur, et sa vie laissée sauve pour accomplir sa malédiction, celle qui le frappe et puis l’épargne. La chair et le sang est un film malsain, rempli de haine et de violence communicatives, mais magnifié par son déferlement de sauvagerie et son invitation au retour à l’état primitif.
« Nous avons tous en tête une idée romantique du Moyen-Âge, mais c’est insensé. À cause des histoires héroïques du genre de celles de la légende du Roi Arthur… Mais c’est de la littérature, une réalité fantasmée. La chair et le sang est un anti-conte de fées. »
Souvent, lorsqu’on est face à ce genre de films, on rêve à ce qu’un Kubrick aurait pu en faire, ce qu’il aurait pu ajouter de ses obsessions personnelles, et là, bizarrement, on se prend à penser qu’aucun cinéaste n’aurait pu mieux faire que Paul Verhoeven. Il domine son film de bout en bout, cherche et trouve le ton et l’allure indispensables à cette ‘heroïc fantasy’ clairement réinventée, adopte, d’un point de vue historique, la meilleure visualisation possible, les temps les plus reculés de la barbarie, exhume l’art gothique d’un Joseph von Sternberg, apporte au sujet la seule interprétation qui convienne, c’est à dire une démarche Européenne, car à cette période Verhoeven est toujours européen jusqu’au bout des ongles. Son film porte en lui le legs du vieux Continent, il possède encore les stigmates d’un passé lourd à assumer et, de visions oniriques, devient autobiographique, ou mieux, un photographie fidèle d’un époque archaïque rapportée par son âme errante.
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